“Ma chère et tendre Lucie, en ce dimanche de 12 novembre 1916, cela fait quelques jours que nous avons enfin repris le Fort Douaumont. La bataille a été encore une fois très dure, j’ai vu de nombreux frères tomber près de moi.

Je dois commencer ce courrier par une triste nouvelle à te donner, même si je pense que ta tante va certainement te le dire, si elle reçoit un message officiel avant. Ton cousin Jean est mort hier soir, la gangrène l’a emporté.

Malgré l’amputation et ce que les médecins ont fait pour lui, sa blessure au bras était trop grave et nous manquons de médicaments, sans compter la fatigue, le froid et la pluie. 

Pour être certain que sa famille reçoive ses affaires, j’ai fait remettre et envoyer sa besace par l’intendance avec des courriers qu’il avait écrits pour sa gentille Manon et ses parents, son alliance et quelques effets personnels.

Je te demanderai, si cela ne te dérange pas, de leur faire passer mes sincères condoléances.

Ton cousin était un homme unique et courageux. Il a aidé tellement de personnes pendant les batailles. J’ai vu bon nombre de frères d’armes reprendre le goût de vivre, et même si ce n’est pas facile, à cause des tirs continus des canons et des armes, j’en ai vu trouver le sommeil.

Ton cousin utilisait des méthodes qui surprenaient les médecins. Qui venaient même le voir, c’est dire.

Quelque temps après notre arrivée dans le nord et dans les tranchées, je me suis retrouvé seul prostré dans la boue, j’avais l’impression que ma tête et ma poitrine allaient exploser, je ne sentais même plus la pluie et le froid.

Je ne pouvais plus penser, plus respirer, je sursautais à chaque déflagration de tir. La peur et la folie m’immergeaient. Je crois bien que la fin aurait presque était plus douce.

Et c’est là que ton cousin est arrivé. Il m’a souri, ne m’a pas touché. Il s’est assis en face de moi, dans la boue. Il a posé son casque par terre. 

Il m’a juste demandé de fermer les yeux. Il m’a décrit la moindre partie de mon corps. Il m’a proposé de respirer doucement, lentement.

J’écoutais sa voix qui me portait, m’accompagnait. Je sentais son sourire, la chaleur de sa présence. Je sentais mon corps se détendre.

J’étais bien, un peu comme quand on goute de la prune de mon grand-père. Une sensation de chaleur et de plaisir.

Puis il m’a demandé de penser à quelque chose d’agréable. Tout de suite, j’ai pensé à toi, j’ai vu ton sourire, tes magnifiques cheveux, je t’ai vu assise sur le banc près du rosier, je t’ai vu qui me souriais.

Je n’ai pas de mots assez forts, mais tu m’as sauvé ma belle Lucie, tu m’as sauvé et ton cousin aussi.

À jamais, je repenserai à ce moment. La guerre est une chose affreuse, inutile et aberrante, mais la seule présence d’une humanité chaleureuse et aidante permet de continuer à espérer et à vivre.

Je n’ai pas encore reçu de permission, peut-être que l’on se verra avant que tu n’aies ce message.”

Je t’embrasse,
Gaston.

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